
Si l’Ashuapmushuan était doté de la parole, elle aurait de nombreuses histoires à raconter. Principal canal de communication entre le Saguenay et la Baie-James, elle fût le lieu de rencontres essentielles aux Premières Nations.
Les premiers colons européens utilisèrent la rivière Ashuapmushuan pour profiter de la traite des fourrures en allant à la rencontre des peuples autochtones qui la fréquentaient. Les postes de traite du lac Ashuapmushuan et celui du lac Nicabau sont les vestiges de ces rencontres d’échanges culturels et économiques. Aujourd’hui encore la présence de ces sites révèle les traces des innombrables histoires qui ont eu lieu aux abords de la rivière Ashuapmushuan et qui résonnent comme un rappel de l’importance de protéger ce patrimoine culturel unique au Québec et propre à l’histoire des Pekuakamiulnuatsh.
Le projet d’agrandissement est une suite logique aux démarches de protection précédentes : la création de la réserve faunique Ashuapmushuan en 1946 et la création de l’actuelle réserve de biodiversité projetée de la rivière Ashuapmushuan en 2008.
Dans le but d’accroître le potentiel de conservation de la réserve de biodiversité projetée de la rivière Ashuapmushuan, l’ajout du site innu-assi prévu à l’entente de principe d’ordre général (EPOG) dans le cadre des négociations territoriales est consolidé dans ce présent projet. S’ajoute aux superficies prévues, le tronçon de la rivière Normandin à partir du lac Ashuapmushuan sur 26,4 km et intégrant le lac Nicabau en amont. Les rivières Pémonca et aux Saumons sont également incluses pour assurer la protection de la ouananiche.
Pour protéger les eaux de la rivière Ashuapmushuan, une zone supplémentaire dans les premiers kilomètre, à partir de l’embouchure du Pekuakami jusqu’au kilomètre 51, vient compléter la zone de protection initiale. En tout, 91,79 km2 s’ajoutent au 276 km2 prévus, totalisant près de 367,79 km2.
Portait du projet d'aire protégée
Superficie
91,79 km2.
Statut demandé
Réserve de biodiversité.
Particularités
Hydrographie
Le projet d’aire protégé fait partie du grand ensemble du bassin versant du Pekuakami. La plupart des rivières finissent leur parcours dans cette immense étendue d’eau à travers un réseau hydrologique complexe. Le territoire à l’étude se retrouve dans un premier temps dans la sous-zone du bassin versant de la rivière Ashuapmushuan, le plus important tributaire du Pekuakami. (OBV, 2014)
Plans d’eau
Le lac Nicabau couvre une superficie de 14,55 km2, s’étend sur 9,7 km et sa largeur maximale atteint 3 km. Il rencontre la rivière Normandin au sud-ouest. Le lac Nicabau fait partie du bassin versant du lac Nicabau, lui-même faisant partie du bassin versant de de la rivière Ashuapmushuan.
Le changement de la couche du sol meuble s’opère dans la partie de la rivière Ashuapmushuan qui se jette dans le Pekuakami (lac Saint-Jean), où le type de sol est représentatif de l’époque de la mer de Laflamme.
Espèces répertoriées
Le territoire est le refuge d’espèces d’oiseaux susceptibles d’être désignés menacés ou vulnérables. Le râle jaune, entre autres, est un oiseau aquatique sur la liste des espèces menacées ou vulnérables.
Bien que les populations de pygargues à tête blanche semblent bénéficier d’une situation plus positive et connaissent une augmentation depuis 2002, leur présence dans la réserve faunique Ashuapmushuan est le signe que les efforts de conservation sont bénéfiques (Projet Ashuapmushuan, 1999). Toujours sur la Liste des espèces menacées ou vulnérables au Québec et sur la Liste des espèces en péril au Canada, leur statut reste précaire et doit faire l’objet d’une attention particulière. De plus, le pygargue a une valeur culturelle significative dans la culture ilnu. Cet oiseau emblématique est le lien entre le monde des ancêtres et le monde des vivants, c’est un messager du ciel essentiel à la culture.
Ouananiche, touladi, omble de fontaine et truite font partie des espèces les plus prisé pour la pêche dans ce secteur. La ouananiche est l’emblème du Pekuakami et la rivière Ashuapmushuan est la dernière grande rivière au monde où sa reproduction est encore naturelle. Son habitat est menacé par les changements climatiques. En effet, cette espèce de salmonidé d’eau douce affectionne la fraîcheur, une eau trop chaude perturbe son mode de vie. Un suivi de la qualité de l’habitat de la ouananiche permettra de comprendre l’évolution de cette espèce emblématique.
Portrait du territoire
Une occupation du territoire documentée
L’occupation du territoire de la rivière Ashuapmushuan est fort bien documentée. Un nombre important d’études et de recherches ont été effectuées par le passé, souvent dans le cadre de recherches anthropologiques et archéologiques (Projet Ashuapmushuan Iussi, 2002). Les toutes premières ont été réalisées au tournant des années 1950 avec E.S. Rogers, M.H. Rogers et R.A. Bradley (1953). Par la suite, dans les années 60 Joseph Henri Fortin suivi des travaux de Robert Simard sur le poste de traite et au lac Nicabau. (Projet Ashuapmushuan Iussi, 2002; Langevin, 1997a; 1997b; Moreau, 1987; Simard 1976).
La légende d’Atshen
Pendant l’été 1732, l’arpenteur Joseph-Laurent Normandin parcourut la rivière Ashuapmushuan accompagné de guides ilnuatsh. Arrivé à la rivière Pémonca, il se fit raconter la légende du géant Atshen qui tue et dévore les gens qu’il rencontre en forêt. Atshen est reconnu dans la mythologie ilnu comme étant un personnage malfaisant et cruel dont le passage laisse des traces pouvant être observées sur le territoire.
Selon un récit de l’aînée Anne-Marie Valin, un couple ilnu qui campait sur le bord de la rivière décida d’aller s’installer de l’autre côté à la suite d’un mauvais pressentiment. Pendant la nuit, un vent violent s’abattit et dévasta leur ancien campement. Au matin on constata les dégâts survenus et des gens de passage confirmèrent qu’il s’agissait bien des méfaits du géant Atshen. L’arpenteur Normandin fut probablement très impressionné d’entendre cette légende, au point où il donna le nom de « rivière des Atchèmes » à la rivière aujourd’hui appelée « Pémonca ». (Bouchard 2002: 132, 231; Speck 1925: 21;)
Poste de traite de l’Ashuapmushuan
Le site archéologique du Poste de Traite de l’Ashuapmushuan est reconnu comme lieu historique et abrite les vestiges d’un ancien poste frontalier du réseau de commerce des fourrures de Tadoussac. Il fût classé en 1989, au registre du Patrimoine culturel du Québec. Le dernier responsable du Poste de traite du Roi, au lac Ashuapmushuan fut Thomi Moar.

Le vestige d’un tipi du poste de traite du lac Ashuapmushuan.
Les deux secteurs qui paraissent avoir été les plus fréquentés sont la partie sud du lac Nicabau et la partie nord du lac Ashuapmushuan. Ils sont en effet situés à un carrefour d’itinéraires de déplacement entre des bassins hydrographiques voisins. Ce carrefour d’itinéraires présente différentes options de déplacement. À partir du lac Ashuapmushuan, on peut se diriger dans trois directions principales (Laliberté 1986; Simard 1976 : 14) :
- D’abord vers le Lac Saint-Jean via un portage qui permet d’atteindre le lac et la rivière Chigoubiche, puis la partie aval de la rivière Ashuapmushuan ;
- Ensuite vers la rivière Saint-Maurice via la rivière et le lac Marquette ;
- Enfin vers les lacs Mistassini, Waconichi, Chibougamau et Obatogamau via une série de petits lacs, le lac Nicabau et la rivière Normandin.
Ces deux secteurs comportent des sites d’occupation multiple, ce qui laisse penser qu’il s’agissait de lieux de rassemblement (Simard 1976 : 72-73). Parmi les objets retrouvés dans les sites de la partie amont du bassin, la présence de quartzite ressort particulièrement, mais aussi des os brûlés, perles de verre, céramique autochtone, un peu de calcédoine du Lac St-Jean, etc. (Larouche 1988 : 63).

Vue sur le pont du chemin de fer à partir de l’ancien poste de traite Ashuapmushuan (Été 2025).
Lac Nicabau
Vingt-deux sites de recherches archéologiques ont eu lieu au lac Nicabau entre les années 1950 et 1985. Sa position stratégique dans le système hydrique a permis la mise en place d’un second post de traite, qui n’a d’ailleurs toujours pas été découvert. Sa localisation demeure toujours un mystère.
Le site du lac Nicabau est occupé par le fameux Nicolas Peltier qui a épousé une femme ilnu et qui aurait ainsi obtenu la permission d’y opérer un poste pour le bénéfice de la Traite de Tadoussac. On espère alors que sa présence va inciter les chasseurs cris à vendre leurs fourrures dans les postes français, plutôt qu’aux Anglais de la Baie James. Il y avait environ 35 familles autochtones qui venaient s’approvisionner au poste du lac Nicabau. D’ailleurs son nom apparaît dans les registres d’État civil tenus par les Jésuites de passage dans la région en 1686. Le poste semble avoir été abandonné après le départ de Nicolas Peltier vers 1693 (Burgesse 1947b : 401-402; Bouchard 1989 : 134, 141; Larouche 1972 : 56).
Des changements survenus dans l’administration de la Traite de Tadoussac vers 1690 vont entraîner le remplacement du poste de Peltier au lac Nicabau par celui du lac Ashuapmushuan. Le père François de Crespieul aurait fondé une mission religieuse près du nouveau poste, avec « une petite maison pour le missionnaire, deux cabanes, une église ainsi qu’une cave », avec un cimetière pour les adultes et un autre pour les enfants, mais peu de traces de cette mission ont subsisté (Girard et Dussault 2002 : 40-42; Bouchard 1989 : 141; Laliberté 1987 : 9; Simard 1979).

